

De la Garonne au canal du midi
Entre Bordeaux et Toulouse, l'itinéraire suit une logique ancienne : celle de l'eau. La Garonne d'abord, large et lente, que le chemin de halage longe depuis les quais de Bordeaux jusqu'aux vignes de Langon. Puis le Canal latéral à la Garonne, construit au XIXe siècle pour sécuriser la navigation là où le fleuve devenait imprévisible. Et enfin le Canal du Midi, tracé au XVIIe siècle par Pierre-Paul Riquet avec une obstination qui a failli lui coûter sa fortune — et qui lui a coûté sa vie, mort six mois avant l'inauguration en 1681. L'ensemble forme le Canal des 2 Mers, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, l'un des itinéraires cyclables les plus cohérents et les plus beaux d'Europe.
265,5 kilomètres, 5 jours, un dénivelé de 1 725 mètres à la montée qui s'étale sur l'ensemble du parcours sans jamais imposer de col ni de montée franche. C'est un itinéraire de plaine et de canal, accessible à tout cycliste habitué aux journées en selle. Les étapes varient de 50 à 75 kilomètres selon les jours — conçues pour que les sites patrimoniaux les plus riches tombent au moment où l'on peut s'y attarder. L'abbaye de Moissac arrive en milieu de parcours, quand les jambes sont rodées et que le rythme du voyage est installé.

Un Rembrandt dans une église de 1 200 habitants
Le Mas-d'Agenais est un village de Lot-et-Garonne posé sur un éperon calcaire qui domine le Canal latéral à la Garonne. Mille deux cents habitants, quelques cafés, une halle médiévale. On s'y arrête d'abord pour la vue sur le canal et les méandres de la Garonne, pour souffler un peu en milieu de deuxième journée. Et puis on pousse la porte de l'église Saint-Vincent — une romane simple, sans ornement particulier depuis l'extérieur.
Dans la nef, à droite, accroché à hauteur d'yeux, un Christ en croix de Rembrandt van Rijn, daté de 1631. La toile mesure environ 96 centimètres sur 72. Elle a été acquise par la paroisse au XVIIe siècle dans des circonstances que les archives n'ont jamais entièrement élucidées — certains historiens évoquent un legs, d'autres un achat, peut-être lors d'un séjour à Amsterdam d'un notable local. Ce qui est certain : le tableau est là depuis plus de trois siècles, authentifié, et la salle est presque toujours vide.
Rembrandt avait 25 ans quand il a peint ce Christ. C'est une des premières grandes commandes de sa carrière — un travail sur la lumière et sur la douleur qui annonce déjà tout ce qui fera sa réputation. Dans les musées d'Amsterdam, de Paris ou de Londres, les tableaux de Rembrandt sont protégés par des barrières, regardés par des foules. Ici, on reste seul avec la toile aussi longtemps qu'on le souhaite. Pas de gardien derrière l'épaule. Pas de panneau qui demande de ne pas photographier. Juste la peinture, la lumière du vitrail et le silence d'une nef romane.
C'est l'une de ces découvertes qui justifient à elles seules un itinéraire à vélo. On ne passe pas en voiture dans le Mas-d'Agenais : on n'en a pas la raison. On n'en entend pas parler dans les guides généraux. Mais sur un vélo, longeant le canal à 18 kilomètres à l'heure, le village apparaît sur l'éperon, on s'arrête, et on trouve un Rembrandt.
Note pratique — L'église Saint-Vincent est généralement ouverte en journée. Entrée libre. Le village dispose d'un point de ravitaillement et d'une terrasse de café face à la halle médiévale. Compter 30 minutes de détour depuis le canal.
Cinq jours sur l'eau et la brique
Bordeaux → Langon
65 km+ 280 mLa Garonne guide dès le départ. On quitte Bordeaux par les berges sans jamais chercher sa direction : le chemin de halage s'impose de lui-même, entre péniches au mouillage et jardins en friche. Les premières heures s'écoulent sous les chênes, avec l'estuaire encore large dans le dos. À hauteur de Cadillac, les premières vignes de l'Entre-deux-Mers descendent jusqu'à l'eau. Le Château de Malle, classé Monument Historique, mérite un détour depuis Langon : ses jardins à l'italienne, sobres et géométriques, offrent une première image de ce que le Sud-Ouest dissimule derrière ses routes. On termine à Langon, ville de marché tranquille, à deux pas des vignobles de Sauternes que Montesquieu connaissait par cœur.
Langon → Agen
75 km+ 340 mC'est ici que le canal prend le relais de la Garonne. Le Canal latéral à la Garonne, première section du Canal des 2 Mers, s'étire vers l'est sous une voûte de platanes centenaires que le midi du XIXe siècle a plantés avec une régularité de métronome. Les écluses se succèdent à un rythme lent — chacune a son nom, son gardien autrefois, ses habitudes. On passe par Le Mas-d'Agenais, village de 1 200 habitants posé sur un éperon de calcaire, et l'on s'y arrête : c'est là que se trouve l'une des découvertes les plus déconcertantes de tout l'itinéraire. Agen clôt l'étape avec son pont-canal à 23 arches — l'une des rares structures au monde où un canal enjambe une rivière à 14 mètres de hauteur. On traverse la Garonne sur l'eau.
Agen → Moissac
50 km+ 215 mL'étape la plus courte, la plus dense. Le canal longe des prairies humides où les hérons gris stationnent avec une immobilité de bronze. Moissac apparaît avant qu'on l'attende — un clocher roman, des toits de tuiles, la Garonne toute proche. L'abbaye Saint-Pierre est l'une des réalisations les plus abouties de l'art roman en Europe : son cloître du XIIe siècle rassemble 116 chapiteaux tous différents, taillés dans le marbre des Pyrénées. Aucun ne se répète. Le tympan du portail sud représente le Christ en majesté de l'Apocalypse de saint Jean — une sculpture d'une précision et d'une force qui arrête les pas. Au Moyen Âge, les pèlerins de Compostelle s'arrêtaient ici comme on s'arrête à une source. Classée UNESCO au titre des chemins de Saint-Jacques.
Moissac → Castelsarrasin → Montauban
55 km+ 490 mLe canal reprend, mais le paysage change. Les coteaux du Quercy blanc se profilent au nord, les terres grasses de la plaine de Garonne s'étendent au sud. Castelsarrasin marque mi-étape, avec ses marchés et sa place à arcades. Montauban arrive en brique rose — entièrement, uniquement. C'est une ville construite d'un seul matériau, comme une idée fixe architecturale, et cette cohérence finit par produire quelque chose d'étrange et de beau. Ingres est né ici en 1780 ; le musée qui porte son nom conserve ses carnets de dessin et des centaines de ses œuvres. Le pont Vieux, à sept arches de brique, enjambe le Tarn depuis 1335.
Montauban → Toulouse
55 km+ 400 mLa dernière étape descend vers Toulouse par le Canal du Midi, la section la plus connue du Canal des 2 Mers. Pierre-Paul Riquet, ingénieur autodidacte du XVIIe siècle, a mis quinze ans à construire ce canal — et est mort six mois avant son inauguration en 1681. La Ville Rose arrive par ses faubourgs, par ses péniches amarrées, par ses jardins qui débordent sur les berges. La Basilique Saint-Sernin s'impose à l'horizon : plus grande église romane encore debout en Occident, elle est aussi une étape du chemin de Compostelle. L'arrivée place du Capitole, en brique rose comme tout le reste, marque la fin des cinq jours avec la douceur d'une évidence.
Ce que l'itinéraire réserve en chemin

Abbaye Saint-Pierre de Moissac
Son cloître roman du XIIe siècle rassemble 116 chapiteaux tous différents — animaux, scènes bibliques, entrelacs végétaux. Le tympan du portail sud, représentant le Christ en majesté de l'Apocalypse, est l'une des grandes œuvres de la sculpture romane en Europe. Classée au patrimoine mondial de l'UNESCO au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Pont-canal d'Agen
539 mètres, 23 arches, et une idée qui défie l'intuition : ici, le canal passe au-dessus de la Garonne. Construit entre 1839 et 1843, le pont-canal d'Agen est l'une des structures de navigation intérieure les plus remarquables de France. Traverser la rivière sur l'eau, à 14 mètres de hauteur, est une sensation difficile à anticiper.

Basilique Saint-Sernin de Toulouse
La plus grande église romane encore debout en Occident. Construite à partir de 1080 pour accueillir les pèlerins de Compostelle, elle conserve l'un des plus beaux ensembles de sculptures romanes du Midi. Son clocher octogonal est visible de loin dans la plaine toulousaine. Classée UNESCO.

Château de Malle — Sauternes
Classé Monument Historique, le Château de Malle est l'un des rares châteaux viticoles du Sauternais à conserver ses jardins à l'italienne du XVIIe siècle. Terrasses étagées, balustrades de pierre, topiaires : une géométrie tranquille que l'on trouve dès la première journée, à quelques kilomètres de Langon.

Montauban — Ingres et la brique rose
Fondée en 1144 comme bastide, Montauban est construite intégralement en brique rose. Jean-Auguste-Dominique Ingres y est né en 1780 — le musée qui lui est consacré conserve ses carnets de dessin, ses toiles, ses sculptures. Le pont Vieux sur le Tarn, à sept arches, date de 1335.